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Power Africa : les réactions du marché à l’initiative de l’administration Obama

Six spécialistes de l’Afrique échangent leurs points de vue pendant un webinaire de Chadbourne en octobre sur les réactions du marché à l’initiative Power Africa lancée par le gouvernement américain et dont l’objectif est de doubler l’accès à l’électricité en Afrique au cours des cinq prochaines années.  Le programme vise à créer un partenariat public-privé avec 7 milliards de dollars de fonds fédéraux et 9 milliards de fonds privés.  L’initiative porte sur six pays :  l’Éthiopie, le Ghana, le Kenya, le Liberia, le Nigeria et la Tanzanie.  Les membres du panel sont Paul Hinks, PDG de Symbion Power, Steve Howlett, Directeur Général de General Electric pour le gouvernement, les finances et la défense des intérêts, Kwame Parker, responsable de financement de projet chez Standard Bank East Africa, Obinna Ufudo, PDG de Transnational Corporation of Nigeria PLC, société de développement de projet de la société de fonds d’investissement privé nigériane Heirs Holdings, située au Nigeria, Justin DeAngelis, Directeur chez Denham Capital et Sean Long, PDG d’Endeavor Energy Holdings.  Les modérateurs sont Ken Hansen de Chadbourne à Washington et Ikenna Emehelu de Chadbourne à New York.

M. EMEHELU : Qu’est-ce qui intéresse le plus votre société dans l’initiative Power Africa  ?

M. HOWLETT : Nous nous intéressons à l’Afrique en raison de l’émergence d’une classe moyenne qui réclame plus d’infrastructures. Les infrastructures clés sont les transports, l’électricité et l’eau. GE, l’inventeur de l’ampoule, s’intéresse particulièrement à l’électricité.

M. HINKS : Les organismes occidentaux ont de plus en plus de mal à travailler en Afrique en raison des gouvernements et entreprises asiatiques qui monopolisent le secteur des affaires depuis quelques années. L’initiative Power Africa donne une chance à des entreprises comme Symbion et Endeavor, qui peuvent alors vraiment faire des affaires en Afrique. Nous n’obtenons pas beaucoup de projets lorsque nous sommes en concurrence avec des sociétés asiatiques.

M. UFUDO : Power Africa peut faciliter l’engagement de fonds d’investissement dans le secteur de l’énergie. La participation d’organismes américains permet de mettre en lumière les défis et les opportunités que présente le secteur.

M. DEANGELIS : Nous pensons que l’Afrique se trouve à la croisée des chemins en termes de capacité de construction de projets énergétiques. Un peu avant l’annonce de l’initiative Power Africa, Denham avait confirmé l’investissement dans une troisième société de portefeuille favorisant le développement de projets énergétiques en Afrique. Power Africa nous offre une couverture américaine supplémentaire pour nous aider à donner forme à nos projets. C’est un coup de pouce additionnel pour la réalisation des projets.

M. LONG : J’étudie les infrastructures et l’énergie en Afrique depuis de nombreuses années et une des pièces manquantes du puzzle était une aide du gouvernement américain pour permettre au continent de se développer et de construire des infrastructures.  L’annonce de l’initiative Power Africa m’a véritablement enthousiasmé car une des plus grandes économies mondiales allait enfin apporter un appui financier pour régler un problème en Afrique qui avait été ignoré pendant trop longtemps.

M. HANSEN : D’après vous, quels sont les principaux obstacles et défis au développement de projets ? Et comment l’initiative Power Africa répond-elle à ces défis ?

 

Défis pour les structures de développement

M. HOWLETT : La grande différence entre Power Africa et les initiatives précédentes est le fait qu’il s’agit plus d’un partenariat avec le secteur privé. GE cherche à investir son propre capital dans nombre de ces projets pour leur donner un réel élan. Nous avons souvent travaillé avec divers organismes et ils ne sont pas parfaits. Ils présentent tous leurs propres défauts, leurs forces et leurs faiblesses. La clé est qu’ils vont former un partenariat avec le secteur privé pour faire avancer les choses. Ce que nous trouvons le plus encourageant est la capacité à réaliser de véritables projets, qui sont soutenus par le gouvernement local et le gouvernement américain.  Après la crise financière, la liquidité représentait le réel problème auquel était confronté le monde. Aujourd’hui, il regorge d’argent, mais les régulateurs ne permettent pas au secteur privé de faire circuler efficacement cet argent.  La seule façon d’obtenir un mandat et de prendre les risques en charge dans ce genre de marchés est de former un partenariat avec des bailleurs de fonds internationaux pour libérer du capital. Vous pouvez trouver de l’argent pour trois ans au Nigeria, mais vous ne pouvez pas payer pour une centrale en trois ans.  Il faut compter 12 à 15 ans. C’est là où le maillon international est important.

M. HINKS : Symbion exploite actuellement trois projets en Tanzanie. Nous avons également un projet en partenariat avec Transcorp et un autre dont nous prenons tout juste le contrôle au Nigeria. En outre, nous avons beaucoup travaillé avec des agences gouvernementales américaines comme Millenium Challenge Corporation pour la construction de centrales, lignes de distribution et sous-stations. Les plus grands défis ne relèvent pas de la volonté des agences gouvernementales américaines, mais de la bureaucratie dans de nombreux pays africains où l’inactivité peut apparaître comme un manque d’intérêt, quand il s’agit en fait d’une bureaucratie d’un autre âge. Lorsqu’il a annoncé l’initiative Power Africa en Tanzanie, le Président Obama a déclaré que l’initiative était aussi la rapidité d’action. Si nous voulons que Power Africa donne des résultats, il est important d’aller vite. Il faut du temps pour développer des projets énergétiques. Ça ne se fait pas en trois mois. Les participants non gouvernementaux peuvent aussi freiner la mécanique en voulant s’assurer que toutes les cases ont été bien cochées. Pour des questions de rapidité, au Nigeria nous avons choisi de ne pas nous tourner vers les organismes traditionnels pour financer les acquisitions, mais avons en fait décidé de travailler avec des banques locales. C’était le seul moyen qui allait nous permettre de conclure l’affaire dans les temps impartis pour le processus de privatisation adopté par le Nigeria.

Pour moi, les plus grands défis sont la bureaucratie, les innombrables vérifications et la rapidité d’exécution.

M. UFUDO : Dans un environnement comme le Nigeria, qui, à mon avis, est le même que pour le reste du continent, les plus gros problèmes apparaissent dans la première phase de développement, avant même que le secteur privé ne soit prêt à investir. L’initiative Power Africa peut aider à obtenir les financements nécessaires pour des choses comme les études environnementales et les études de pré-faisabilité. Il est normalement impossible de lever des fonds pour ces activités. Elle peut aussi aider les gouvernements à mettre en place un bon environnement politique qui soutiendra le capital privé.

M. HANSEN : C’est intéressant qu’on ait défini le succès pour l’initiative Power Africa : doubler l’accès à l’électricité au cours des cinq prochaines années. L’autre point important est que l’initiative est un partenariat public-privé que le gouvernement américain ne contrôle pas.  Comment l’initiative va-t-elle influencer les décisions prises par des structures de développement privées concernant l’investissement de leur temps et de leur argent dans la recherche de projets ? Il semblerait que nous soyons enclins à éviter les ressources officielles pour que le projet avance plus rapidement en nous tournant vers les ressources locales.

M. HINKS : Aujourd’hui, nous en sommes à ce stade en Afrique, avec quatre centrales et des travaux de contractant, sans aucune participation des grandes agences gouvernementales américaines.  Cependant, elles ont un rôle important à jouer lorsque nous entrons en phase de développement de projets à long terme. La difficulté particulière au Nigeria est le fait que le gouvernement a établi un calendrier pour la privatisation. Nous devions donc soumettre une offre le premier jour, qui était évaluée, et il fallait ensuite fournir des cautions et lettres de crédit pendant le processus même d’appel d’offres. On avait la possibilité de faire appel au financement local.  La chose aurait peut-être été plus difficile il y a vingt ans. Le Nigeria est une exception par rapport à la plupart des autres pays de l’Afrique subsaharienne du fait que le pays dispose de vastes sommes d’argent. Cependant, dans de nombreux pays, il est possible de travailler avec les banques locales dans une certaine mesure. Elles comprennent le secteur des services publics, les risques et l’environnement local. Leurs analyses des risques sont très différentes de celles d’une entité étrangère.

M. HOWLETT : Les agences gouvernementales américaines sont mieux informées que de nombreuses autres agences. Elles comprennent le paysage. Le problème que posent ces agences est le processus de vérification appliqué. Ce n’est pas le seul problème, mais la vitesse d’exécution est le problème auquel nous sommes tous confrontés.

M. HANSEN : Ainsi, une chose que les organismes participants pourraient entreprendre pour soutenir efficacement l’initiative Power Africa serait d’accélérer le processus d’examen.

M. HINKS : Je souhaiterais voir une plus grande délégation de l’autorité, particulièrement pour les petites transactions qui avancent plus vite. Il serait utile de déléguer le pouvoir à autrui pour les petites choses et concentrer les ressources limitées sur les gros dossiers.

M. DEANGELIS : Paul Hinks a tapé dans le mille. Les opportunités sont immenses en Afrique. Tout indique qu’il devrait être possible de mettre en place plusieurs gigawatts chaque année. Les États-Unis peuvent aider en accélérant la clôture de projets, en réduisant la bureaucratie et en assurant qu’il existe un environnement réglementaire clair. Les États-Unis peuvent mettre la structure en place pour permettre à des investisseurs privés, comme nous, d’investir.

Mais ce n’est pas le cas. Les projets meurent sur pied. Le capital est là, mais il faut aller du point A au point B. En Afrique, ce n’est pas seulement un cours de base sur le développement ; c’est un cours de base sur le développement dans un marché émergent. Power Africa peut aider à réduire les problèmes commerciaux et apporter de réelles solutions à une région qui a terriblement besoin d’électricité.

M. HANSEN : Les défis et les opportunités pour le gouvernement américain ne consistent pas seulement à se consacrer à ses propres programmes de prêt, mais également à traiter entre gouvernements sur le cadre réglementaire et les questions de la primauté du droit dans son ensemble.

M. DEANGELIS : Toute structure de développement qui lance un projet a un plan d’exécution. Si l’exécution se déroule correctement, vous parvenez à la clôture financière. Le problème est que le développement n’est jamais une affaire simple. Une part du problème est la clarté sur la façon d’aller du point A au point B. Il existe des milliers de projets de développement en Afrique. Une part de l’art et de la science consiste à déterminer lesquels permettront de finalement parvenir à la clôture financière.

M. LONG : En fait, ce qui ralentit le développement des infrastructures énergétiques en Afrique est le besoin de rationalisation des marchés de l’énergie. Il faut des tarifs adaptés au pouvoir d’achat des consommateurs. Il faut pouvoir transporter l’électricité efficacement. Il faut des formes efficaces de production d’électricité. Dans les marchés développés, tout cela se fait par le secteur privé sous la houlette d’une surveillance réglementaire. Mais la plupart des gens oublient que les pays développés n’ont pas commencé de cette manière. Le problème qui se pose est de trouver un moyen pour aller de là où nous sommes aujourd’hui en Afrique vers un marché efficace et rationnel. Malheureusement, nous ne pouvons pas attendre que le marché soit correctement structuré avant d’investir dans les infrastructures.

Power Africa peut jouer un double rôle. L’initiative peut permettre de créer des infrastructures avec des investisseurs privés pendant que les gouvernements tentent de rationaliser les marchés de l’énergie. La stratégie du partenariat avec les entreprises privées est une sage décision car elle aidera le gouvernement américain à voir exactement quels sont les obstacles aux investissements. Parallèlement, le gouvernement américain voit exactement les épreuves qui peuvent aider les gouvernements africains à développer et mettre en œuvre des plans pour la rationalisation de leurs marchés énergétiques pour que, à terme, nous n’ayons plus besoin du gouvernement américain pour régler nos problèmes. Beaucoup de pays tentent d’y parvenir, mais c’est un processus qui prend du temps.

M. PARKER : On ne répètera jamais assez que chaque pays dispose d’un régime différent pour les projets énergétiques indépendants ; c’est la même chose pour son niveau de sophistication et de maturité concernant la participation du secteur privé dans le secteur de l’électricité. Le Kenya est relativement mature dans le sens où il existe déjà plusieurs IPP et de nouveaux apparaissent chaque année. Il reste des obstacles au niveau de la signature d’accords d’achat d’énergie, mais là aussi on note des améliorations. Nous n’en sommes pas encore au point où tous les accords d’achat d’énergie sont complètement standardisés, mais les choses avancent vite.

L’autre question concerne les volumes d’électricité à produire. L’Afrique a besoin d’énormément d’électricité. La première question qui se pose est la suivante : construisons-nous les capacités en espérant que la demande suivra ou devons-nous attendre que les nouvelles industries demandent plus d’électricité ? Nous sommes tous un peu nerveux en ce qui concerne les volumes d’électricité que nous devrions financer.

Les projets énergétiques sont gourmands en capitaux et le nombre de banques qui prêtent aujourd’hui pour des projets dans des pays comme le Kenya est relativement faible. Beaucoup prêtent, mais avec le risque-pays, le nombre de joueurs est limité. Avec Power Africa, l’appui du gouvernement américain pour l’investissement au Kenya devient alors très important car le gouvernement américain peut apporter des financements sur un marché où il faut plus de bailleurs de fonds. Cependant, quels que soient les capitaux disponibles, il faut avoir des structures de développement privées sur le terrain qui travaillent à la résolution des problèmes pour qu’un projet puisse obtenir un financement à long terme.  Le gouvernement américain devrait aussi réfléchir plus longuement sur la façon de permettre à Kenya Power de voler de ses propres ailes à mesure que la demande augmente en réponse à la disponibilité de l’électricité.

 

Garanties de paiement

M. HANSEN : Comment le gouvernement américain peut-il y parvenir ? Avez-vous réfléchi à une formule équivalente à une garantie partielle de risque de banque multilatérale de développement, mais provenant du gouvernement américain pour soutenir les obligations d’achat de Kenya Power ?

M. PARKER : Quelque-chose qui ressemble à cela. Au final, si Kenya Power n’est pas en mesure de payer, alors le gouvernement américain couvre pour elle. La garantie serait en place pour une durée de temps limitée.

M. HANSEN : OPIC peut fournir une assurance contre les risques politiques pour protéger contre les ruptures de contrat par des entités gouvernementales. OPIC aurait à décider si la situation répond aux critères de souscription de projets qui ne sont pas liés au charbon, mais a déjà le pouvoir de soutenir les obligations de paiement de Kenya Power.

OPIC est l’un des meilleurs organismes au monde pour les projets solaires et éoliens, mais il est limité à un seul projet thermique de 300 ou 400 mégawatts par an en raison des politiques de plafond d’émission de carbone. C’est limité à l’Afrique subsaharienne, mais il ne devrait pas être amené à faire ces choix quand il existe un tel besoin de développement économique de base en Afrique.

M. HINKS : Nous bataillons tous avec cela. Au final, quels volumes d’énergies renouvelables peuvent alimentés le réseau, particulièrement un réseau relativement peu sophistiqué ? Le Kenya a déjà assez de projets éoliens, mais il n’a pas assez de centrales de charge. Il faut savoir être plus pratique. OPIC n’autorise pas le charbon, mais pourrait peut-être autoriser des projets de centrales au gaz naturel. Si le gouvernement américain veut aider l’Afrique, il faut qu’il soit plus flexible en matière de carburant. Il devrait établir des politiques en fonction des besoins du pays.

M. HANSEN : Quoi qu’il en soit, ni OPIC, ni l’Export-Import Bank, ni l’US Trade Development Agency (Agence des États-Unis pour le commerce et le développement ), ni  l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) ne va soutenir des projets de centrales au charbon. Les Chinois ne font pas face à cette limitation. Je ne sais pas si quelqu’un d’autre sur la planète y fait face. Est-ce que l’impossibilité de soutenir des projets au charbon va mettre un frein à l’efficacité de cette initiative ?

M. HOWLETT : Les sources locales de carburant sont la clé pour l’Afrique. Les pays qui disposent de gaz naturel et de ressources hydroélectriques vont s’en tirer. Le secret est le bon équilibre. Le charbon doit peser dans la balance car c’est une source locale de carburant en Afrique. Certains pays vont être très dépendants du charbon. Si les États-Unis tournent le dos unilatéralement au charbon, des centrales au charbon seront quand même construites, mais avec la technologie chinoise, coréenne ou japonaise. L’initiative américaine est menottée si on retire ce carburant de l’équation.

M. HINKS : J’ai la chance d’avoir pu participer à l’initiative Power Africa avant même que l’équipe ne soit mise en place. L’équipe de Power Africa est en mode d’écoute et d’apprentissage. Elle cherche à déterminer ce qu’elle peut faire pour aider. Nous pouvons donc lui faire part des préoccupations du secteur privé. L’équipe prête attention à ce qui peut et ne peut pas être réalisé. Elle envoie du personnel dans les bureaux d’USAID dans les six pays africains de l’initiative Power Africa. Elle cherche à déléguer des gens dans les ministères pour la réalisation de projets.

Le Corporate Council on Africa s’est doté d’un groupe de travail Power Africa. Ce groupe de travail servira de voix et d’intermédiaire pour une discussion cohérente avec Power Africa. Le problème actuel est que Power Africa reçoit 20 appels par jour de diverses personnes qui affirment différentes choses et le message n’est pas cohérent. Il faut que ce soit coordonné.

C’est tout de même incroyable d’avoir des centrales au charbon aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne, mais dès qu’on commence à parler de production d’électricité au charbon ailleurs, tout le monde s’offusque. L’Afrique va utiliser ses propres ressources naturelles et faire construire des centrales au charbon par les Chinois ou les Indiens. Les Indiens s’intéressent beaucoup aux centrales au charbon en Afrique.

M. DEANGELIS : Il est essentiel de prévoir une alimentation électrique équilibrée dans chacun de ces pays. Grâce à leur petite taille, les projets d’énergies renouvelables permettent d’électrifier des régions reculées et peuvent être délivrés en un temps record. Deux de nos sociétés de portefeuille Denham travaillent sur plusieurs projets de développement solaire et éolien dans plusieurs pays de l’Afrique subsaharienne. L’obstacle qu’elles rencontrent est l’impasse pour essayer de faire avancer les choses. Il nous faut des centrales de base, mais dans les pays où les taux d’électrification ne sont que de 30 %, les énergies renouvelables vont certainement aider.

M. EMEHELU : Existe-t-il des dispositions dans l’initiative Power Africa pour aider le développement de micro réseaux ou de production distribuée en Afrique ?

M. DEANGELIS : L’obstacle à tout projet est le manque de clarté dans les processus, qu’il s’agisse d’un projet solaire de 10 mégawatts ou d’un projet à cycle combiné de 300 mégawatts. Nous disposons du capital et des ressources pour réaliser ces projets. La bonne chose concernant l’Afrique subsaharienne est le fait qu’elle dispose d’excellentes ressources en énergies renouvelables. Il est possible d’avoir d’excellents tarifs pour l’électricité, mais si on veut délivrer les projets, il faut avoir un chemin clairement défini pour pouvoir l’exécuter ou il va mourir sur pied.

M. PARKER : Il y a également la question de savoir si l’initiative Power Africa va survivre à notre actuel Président. Nous avons aujourd’hui des promoteurs de projets qui passent des semaines, voire des mois, dans les différents pays, à courir d’un bureau gouvernemental à un autre pour obtenir les signatures des différentes personnes concernées. S’il était possible pour Power Africa de se rendre dans un bureau avec un ensemble clair de critères, et d’obtenir les signatures nécessaires pour être prêts, ce serait d’une grande aide. Cela répondrait aussi au problème de corruption dans certaines régions.

M. HINKS : Vous avez tout à fait raison. Les ministres de ces pays ont adhéré à Power Africa, et ils ne veulent pas se retrouver dans l’embarras. Les problèmes de bas niveau qui retardent les choses peuvent vraiment tout changer.

M. HANSEN : Est-ce que nous créons des opportunités pour nos concurrents chinois et autres en ne soutenant pas les projets au charbon ? Comment pouvons-nous entrer efficacement en concurrence à partir des ressources qui sont à notre disposition ?

M. HOWLETT : Les États-Unis sont en excellente position dans deux domaines en ce qui concerne l’Afrique. Tout d’abord, le saut technologique. Nous l’avons vu en Afrique avec les téléphones portables et les réseaux mobiles. L’Afrique ne dispose pas d’un réseau étendu de lignes terrestres, mais s’est lancée sans hésiter dans la nouvelle technologie. En Afrique, les réseaux intelligents définissent comment l’électricité fonctionne. Il n’est pas nécessaire de construire de grandes centrales électriques centralisées. La technologie est là pour construire un réseau plus distribué. À court terme, il serait bon d’étudier le modèle turc où, il y a 20 ans, la Turquie a créé des projets énergétiques internes en établissant des partenariats avec l’industrie locale du secteur privé. Ce serait un bon moyen à mettre en œuvre.

M. LONG : Au final, il faut trouver les meilleures solutions pour le pays ou la région. Par exemple, au lieu de construire une centrale au charbon au Ghana, peut-être y a-t-il des possibilités d’amener du GNL depuis les États-Unis jusqu’au Ghana et de proposer une solution encore meilleur marché à moyen terme.

M. PARKER : La réponse est relativement simple. Si vous prenez les prêteurs chinois pour les projets énergétiques indépendants, il n’y a que peu d’exemples de prêts directs chinois. Le seul exemple que je connaisse est une situation où, pour la première fois, un prêteur chinois a utilisé la couverture de l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA), ce qui est inhabituel. Les prêteurs chinois veulent en général un prêt de l’État ou une garantie de l’État pour le projet. Les agences gouvernementales américaines sont bien souvent disposées à accorder des prêts à un IPP sans aucune garantie de l’État, mais elles savent comment étudier un projet et comment prendre des risques liés à un projet. OPIC est probablement l’organisme qui propose le meilleur financement à plus long terme. Ses conditions sont plus avantageuses que celles des Chinois. OPIC comprend les projets d’une manière que les prêteurs chinois, à l’heure actuelle, ne parviennent pas à saisir.

M. EMEHELU : Quel est l’avenir du développement de projets au gaz naturel en Afrique ?

M. DEANGELIS : Nous savons qu’il y a du gaz naturel et cela pourrait changer la donne. Malheureusement, cela ne va pas se produire tout de suite. Il faut d’abord construire d’importantes infrastructures comme des gazoducs et des lignes de transmission électrique. Il faut compter au moins cinq ans d’avant d’avoir les infrastructures en place. L’Afrique du Sud est le plus grand marché de l’électricité sur le continent. Le pays continue de construire des centrales au charbon et étudie aussi des projets nucléaires parce qu’il n’y a pas d’autre alternative pour une économie de cette taille. Son programme d’énergies renouvelables est relativement important. Et ce programme a donné d’excellents résultats. Mais les réserves de gaz sont énormes et changeront complètement la donne.

M. PARKER : Nous allons commencer à entendre parler de centrales au gaz naturel dans les 12 à 15 prochains mois sur la côte de l’Afrique orientale. La région aura pris son rythme avec les centrales au gaz dans environ cinq ans.

 

Risques politiques

M. HANSEN : Les participants pensent-ils à OPIC et MIGA ou aux prestataires d’assurance des risques politiques et commerciaux lorsqu’ils mettent des projets sur pied ou décidez-vous simplement d’assumer vous-mêmes les risques ou bien d’abandonner le projet ?

M. LONG : Lorsque nous avons commencé à nous intéresser aux opportunités en Afrique, notre première réaction a été de ne pas chercher à prendre d’assurance contre les risques politiques. En fait, nous avons appris que tout dépend du  pays et de la structure au sein du pays. Il faut voir ce qu’une garantie de l’État signifie véritablement. Je pense que la plupart des pays d’Afrique font un véritable effort pour relever leurs notations et beaucoup de pays listent les obligations et font ce qu’il faut pour faciliter le processus. Cela permettra en fait de réduire le coût de l’énergie dans le pays.

En ce qui concerne la situation dans laquelle nous essayons d’investir aujourd’hui, nous nous intéressons de plus en plus à l’assurance du risque politique comme une protection pour nos investissements afin que nous puissions investir lorsque l’environnement n’est pas idéal. Nous espérons qu’une fois que les projets seront achevés et que des paiements seront enregistrés, nous n’aurons plus besoin d’une couverture pour le risque politique.

M. PARKER : La couverture du risque politique ne peut pas donner lieu à des troubles civils ou un blocage des changes, etc.  Ce serait intéressant de connaître les expériences vécues. Ce qui ne semble pas se produire très souvent, c’est de voir le gouvernement prendre des projets en charge. Cela ne s’est pas produit très souvent en Afrique subsaharienne. Même dans les pays où surviennent des guerres civiles, les centrales restent généralement intactes. Le plus gros problème est la rupture de contrat. Le risque est le risque lié au paiement. C’est la couverture qu’il faut avoir. Si Power Africa pouvait aider les gouvernements à créer des entités qui seront disposées et en mesure d’honorer leurs obligations de paiement en vertu des accords d’achat d’électricité, ce serait la situation idéale.

M. DEANGELIS : La façon de prendre efficacement en charge le risque de crédit est de garantir que les entités sont solvables.

M. HANSEN : Que faites-vous avec ceux qui n’en sont pas encore là ?

M. DEANGELIS : Une partie de la solution est de réduire le coût de l’électricité. Dans la quasi totalité de ces pays, de nouvelles installations de production permettront de réduire les coûts et de stimuler l’industrie. Il faut encore traiter le problème des coupures et du vol d’électricité, mais à long terme. Power Africa peut aider à établir les éléments de soutien comme les garanties partielles de risque et des comptes de garantie bloqués de manière à ce que l’argent soit disponible et que les projets puissent être réalisés de manière à limiter certains des risques liés au paiement. Nous avons investi dans le secteur de l’énergie partout dans le monde, mais l’Afrique est réputée pour ce genre de problèmes. Cette réputation s’appuie en partie sur des événements réels, mais pas toujours. Power Africa peut aider à limiter certains des risques et peut-être avoir un effet boule de neige pour améliorer la réputation de l’Afrique.

M. HINKS : Je suis très impliqué au sein d’une organisation qui s’appelle Milken Institute. Elle représente probablement le plus grand groupe d’investisseurs. Elle organise des colloques plusieurs fois par an. Il y a deux ans, elle ne parlait absolument pas de l’Afrique. Mais elle a récemment mis en place un groupe de travail Afrique et a commencé à présenter des séances de travail sur l’Afrique. Les investisseurs affluent à ces séances. Ce sont des investisseurs traditionnels qui investissent dans des projets énergétiques partout dans le monde, mais l’Afrique semble encore, pour la plupart, un territoire un peu menaçant. Les salles sont pleines. Mais un message résonne haut et fort : l’initiative Power Africa  leur apporte un certain degré de confiance et de sécurité. On note un intérêt sérieux concernant les investissements sur le continent.

M. HANSEN : Quelles avancées réelles avons-nous pu voir depuis l’annonce de l’initiative Power Africa ?

M. HINKS : Nous ne faisons rien qui soit vraiment différent. Nous étudions chaque projet en fonction des avantages qu’il présente. Tout ce qui a été dit concernant l’évaluation des risques et l’assurance du risque politique sont des commentaires tout à fait valides, mais au final il faut savoir faire face à ces risques et être suffisamment confiant que le service public sera en mesure de vous payer. Les six pays phares ont été choisis car le gouvernement hôte fait preuve de volonté et les services publics sont solides. Dans ces six pays, la rupture de contrat est moins problématique que les flux de trésorerie. Les services publics dans ces pays ont des problèmes parce qu’ils vendent l’électricité à perte. C’est un problème de fond qui ne peut pas être résolu du jour au lendemain.

Le fait que le gouvernement américain ait avalisé un pays pour l’initiative Power Africa  lance un message aux investisseurs. Si ces pays ne manifestent pas d’intérêt quelconque pour travailler à l’amélioration de l’environnement, ils pourront alors être radiés de la liste de Power Africa et d’autres pays prendront leur place.

M. HOWLETT : Washington semble n’être d’accord sur rien ces temps-ci, mais nous avons vu la droite radicale et la gauche radicale s’accorder sur le fait que Power Africa est une priorité et elles veulent y apporter leur soutien. Depuis 25 ans que je suis à Washington, c’est l’initiative qui reçoit un vrai soutien bipartite. Il y aura toujours des personnes qui refuseront ce qui est nouveau, mais cette opposition est minimale. Cela nous donne l’espoir que cette initiative est viable et qu’elle demeurera sur la bonne voie.